
Je voulais aborder avec vous une notion qui me tient à cœur : le schéma corporel, que j’évoque assez souvent en patientèle. De mon avis, un soin n’a de sens — si on le souhaite pérenne — que s’il tient ses promesses : corps/conscience.
Qu’est-ce que le schéma corporel ?
Le schéma corporel est la représentation que nous avons de notre propre corps : sa position dans l’espace, ses limites, ses mouvements, ses tensions. C’est une carte interne, constamment mise à jour par le cerveau à partir des informations sensorielles — proprioception, équilibre, toucher, vision.
Cette carte n’est pas figée. Elle évolue avec l’âge, les habitudes posturales, les traumatismes, l’activité physique, et même avec les émotions. C’est elle qui permet de fermer les yeux et de savoir, sans le vérifier du regard, où se trouve sa main.
Étymologie et petite histoire du concept
Le mot schéma vient du grec ancien skhēma, qui désigne la forme, la figure, la manière de se tenir. Accolé à corporel, il désigne donc littéralement « la forme du corps » — mais tel qu’il a été pensé en médecine, c’est bien plus qu’une simple silhouette : c’est une organisation active et sans cesse mise à jour.
Le concept trouve ses racines dans la neurologie de la fin du XIXe siècle. Le neurologue français Pierre Bonnier introduit dès 1893, puis développe en 1905, l’idée d’un « sens des attitudes » : une représentation consciente de la taille, de la forme et de la position du corps. Son dérèglement provoque, selon lui, des troubles qu’il nomme aschématie — le patient perd le sens des limites ou de la posture de son propre corps — ou encore hyper-, hypo- et paraschématie selon qu’une partie du corps est ressentie trop grande, trop petite, ou mal localisée.
Quelques années plus tard, en 1911, les neurologues britanniques Henry Head et Gordon Holmes proposent une distinction restée célèbre : un modèle postural du corps, inconscient, qui organise en permanence l’équilibre et la position des segments corporels sans que nous en ayons conscience, et un schéma superficiel, conscient celui-là, qui permet de localiser une sensation précise sur la surface de la peau. Cette distinction entre un niveau inconscient et un niveau conscient a longtemps structuré les débats sur la question, jusqu’à ce que la notion soit clarifiée, en France notamment par Françoise Dolto, qui la distinguera nettement de l’image du corps — celle-ci relevant davantage du vécu psychique et affectif.
Pourquoi le schéma corporel se dérègle
Certaines douleurs persistent parfois même après la guérison de la lésion initiale. Une explication tient au schéma corporel lui-même : le corps a « appris » une posture de protection — une épaule surélevée, un appui évité, une respiration bloquée — et cette carte interne met du temps à se réajuster, même quand les tissus, eux, ont récupéré leur mobilité.
C’est un phénomène qu’on retrouve dans des contextes très différents : après une immobilisation (plâtre, alitement, chirurgie), à la suite d’un traumatisme même ancien, dans les douleurs chroniques où la « carte de la douleur » finit par se dissocier de l’état réel des tissus, ou encore chez le sportif, lors d’une reprise après blessure, quand le geste reste prudent alors que la structure est guérie.
Prendre conscience : le rôle central de l’attention
La douleur a ceci de particulier qu’elle attire l’attention. C’est même souvent la seule chose qui la retient vraiment. Tant qu’il n’y a pas de douleur, on laisse le corps s’organiser « inconsciemment » : des tensions s’installent, des restrictions de mobilité se mettent en place, des compensations se construisent, sans qu’on en ait la moindre conscience.
C’est précisément ce que j’observe en consultation. Mon travail consiste à tester l’ensemble du corps — pas seulement la zone dont se plaint le patient — pour repérer toutes les restrictions de mobilité, toutes les tensions, y compris celles qui ne se manifestent pas encore par une douleur consciente. Il n’est pas rare qu’un patient découvre, au moment du soin, qu’une tension existait sans qu’il l’ait su lui-même.
Prendre conscience de cela est fondamental. Mais un point mérite d’être précisé avec honnêteté : cela ne vaut vraiment que si le patient accepte, ou demande, un suivi dans la durée — sachant qu’en ostéopathie, on ne garde en général pas longtemps ses patients. Quelques séances suffisent souvent à répondre à la demande initiale. La prise de conscience, elle, demande un peu plus de temps et d’engagement pour porter tous ses fruits.
Être un corps, ou faire corps/conscience ?
Il y a une différence entre être un corps et faire corps/conscience. Être un corps est un fait, une évidence biologique. Faire corps/conscience, c’est autre chose : c’est un mouvement, une dynamique, un aller-vers — vers soi, pour soi, en soi. Ce n’est pas un état qu’on atteint une fois pour toutes, mais une direction dans laquelle on avance, séance après séance, geste après geste.
Le rôle du geste ostéopathique
En consultation, je ne travaille jamais uniquement sur un tissu, une articulation ou un muscle isolé. Comme je l’explique dans ma philosophie de l’ostéopathie, je cherche moins un effet mécanique ponctuel qu’un accord juste entre les différentes structures du corps et leurs capacités d’adaptation. Le schéma corporel est précisément l’endroit où cet accord se joue : un ajustement structurel n’a de valeur durable que s’il s’accompagne d’une réappropriation consciente du mouvement retrouvé.
C’est aussi pour cette raison que le bruit d’une manipulation — le fameux « crac » — n’est jamais l’objectif en soi. J’en parle plus en détail dans cet article sur ce qui se passe réellement lors d’une manipulation : ce qui compte, ce n’est pas le phénomène sonore, mais la façon dont le système nerveux et la perception du patient intègrent l’information sensorielle apportée par le geste — exactement le terrain sur lequel se construit le schéma corporel.
Exemple concret : la détente du diaphragme
Prenons un exemple concret : une tension au diaphragme, cette zone qu’on appelle aussi le plexus solaire. Je détends et je travaille souvent cette région, essentielle pour le corps tout entier — pas seulement pour la gestion des émotions ou du stress, comme on l’entend souvent. Le lien est réel, et concerne aussi bien le système digestif que le dos ou le système lymphatique.
Le diaphragme n’est en effet pas qu’un muscle respiratoire : sa fonction influence l’équilibre entre systèmes sympathique et parasympathique, la stabilité posturale, la digestion, l’équilibre métabolique ainsi que les systèmes cardiovasculaire et lymphatique intra-abdominal. Une respiration diaphragmatique lente stimule notamment le nerf vague, ce qui active la réponse de détente du système parasympathique. Des travaux cliniques ont par exemple montré qu’un entraînement régulier à ce type de respiration, réparti sur plusieurs semaines, pouvait réduire le niveau de cortisol et améliorer l’attention et l’humeur.
Mais ce travail manuel ne suffit pas à lui seul. Il porte pleinement ses fruits seulement si le patient accepte de s’exercer, en dehors du cabinet, à mieux respirer et à se détendre — idéalement plusieurs fois par semaine. C’est dans ce cas que les choses changent réellement et durablement pour ce patient.
C’est tout le contraire du patient qui vient la veille de partir en vacances pour être soulagé rapidement de quelques douleurs, ou de celui qui me demande s’il existe un exercice pour ne plus jamais avoir mal au dos de sa vie. Ce sont des demandes légitimes, mais elles relèvent d’une autre logique : celle du soulagement ponctuel, non celle de la transformation durable du schéma corporel.
Corps et conscience : une même promesse
C’est pour cette raison que je parle de « promesse corps/conscience ». Un soin ostéopathique efficace agit à deux niveaux :
- le corps : restaurer la mobilité, lever les tensions, redonner de l’espace aux tissus ;
- la conscience : permettre à la personne de ressentir à nouveau ce corps différemment, de réintégrer ce nouvel espace de liberté dans ses gestes quotidiens.
Sans ce second temps, le premier reste fragile.
Une intuition ancienne : le corps comme première enveloppe
Cette idée que le corps physique n’est qu’une des couches à travers lesquelles nous nous percevons n’est pas nouvelle. La Taittirîya Upanishad, un texte védantique ancien, décrit l’être humain comme composé de plusieurs enveloppes emboîtées (les kosha), dont la première — l’annamaya kosha, littéralement « faite de nourriture » — correspond au corps physique. Les enveloppes suivantes concernent le souffle, le mental, puis des niveaux plus subtils de conscience.
Je n’en fais pas une référence thérapeutique, mais cette intuition rejoint, à des siècles de distance, ce que l’ostéopathie observe cliniquement : le corps physique n’est pas une fin en soi, il est le premier support à partir duquel se construit toute expérience — y compris consciente — de soi-même.
En pratique
Si vous êtes venu·e me consulter pour une douleur récurrente, une gêne posturale ou une sensation de « corps qui ne répond plus comme avant », il y a de fortes chances que le schéma corporel fasse partie de l’équation. Le travail manuel donne l’impulsion ; c’est votre attention et votre pratique quotidienne qui inscrivent le changement dans la durée.
Questions fréquentes
D’où vient le mot « schéma corporel » ? Il vient du grec skhēma (forme, attitude). Le concept médical a été introduit par Pierre Bonnier en 1893-1905, puis précisé en 1911 par les neurologues Henry Head et Gordon Holmes sous le nom de « modèle postural du corps ».
Le schéma corporel, est-ce la même chose que l’image du corps ? Non. Le schéma corporel est une représentation essentiellement sensorielle et souvent inconsciente (position, mouvement, équilibre), tandis que l’image du corps relève davantage du vécu psychologique et émotionnel de son propre corps.
Peut-on « réparer » un schéma corporel perturbé ? On ne le répare pas comme une pièce mécanique : on l’aide à se réactualiser, en combinant un travail manuel qui redonne de l’information sensorielle fiable, et une attention consciente qui permet au cerveau d’intégrer ce changement dans la durée.
C’est cette alliance entre le geste thérapeutique et la conscience du patient qui, à mes yeux, fait toute la différence entre un soulagement ponctuel et un mieux-être qui dure.
Michel Brunet Ostéopathe D.O., Bègles (Bordeaux Sud)
À propos de l’auteur

Michel Brunet est ostéopathe D.O. à Bègles, près de Bordeaux. Sa formation ne se limite pas à l’ostéopathie : il s’est également formé en somatothérapie, spécialisée en sophrologie, complétée par des notions de PNL (programmation neuro-linguistique) et d’analyse transactionnelle — des approches qui nourrissent directement sa lecture du lien entre corps et conscience.
Il pratique par ailleurs le Qi Gong santé depuis plus de trente ans, avec une formation de niveau professionnel acquise à la fois en France et en Chine, discipline qu’il a également enseignée, ainsi que plusieurs arts martiaux depuis de nombreuses années. Ce parcours, mené en parallèle de ses études dans un premier temps, puis de sa pratique de l’ostéopathie ensuite, a enrichi sa compréhension du corps en mouvement et sa vision de l’ostéopathie comme un art à part entière — attentif autant à la structure qu’à la conscience que chacun a de son propre corps.
Sources
- Vallar, G. & Rode, G. — Body schema and body image as internal representations of the body, and their disorders, Journal of Neuropsychology.
- Head, H. & Holmes, G. (1911), Sensory disturbances from cerebral lesions — historique du concept de schéma corporel.
- Diaphragmatic Breathing — Physiopedia, sur les liens entre diaphragme, système nerveux autonome et systèmes digestif/lymphatique.
- The Effect of Diaphragmatic Breathing on Attention, Negative Affect and Stress in Healthy Adults, étude randomisée.